Osez la sieste au travail !

La sieste au travail peut favoriser le rendement des salariés

Longtemps perçue comme un signe de fainéantise, la sieste au travail a pourtant prouvé son efficacité. Il n'apparaît donc plus comme farfelu de se poser cette question : la sieste peut-elle améliorer la productivité du salarié ? 

 

« L'homme passe une grande partie de sa journée à travailler pour gagner de l'argent. La nuit, il dort. Il reste alors peu de temps pour gérer les activités annexes comme s'occuper de ses enfants, faire les courses ou le ménage, explique Bruno Comby, auteur de Eloge de la sieste (éd. J'ai lu, 2005). On me le dit souvent : Mais comment voulez-vous que je fasse une sieste à la mi-journée alors que je cours tout le temps ? Ces gens font un mauvais calcul. Faire la sieste, nous fait gagner du temps sur notre nuit de sommeil à venir. En moyenne, pour 30 minutes de sieste, vous gagnerez un cycle de sommeil, qui correspond environ à une heure et demie. Faire la sieste doit être vu comme un investissement ».

 

Pour ce polytechnicien, le repos est un « besoin fondamental » pour l'homme. Il y a quelques années, il a ouvert un institut pour prévenir et améliorer la santé des individus et des entreprises. Il y schématise la vie comme « une alternance de périodes de repos et d'activités ». L'important étant alors d'« harmoniser » l'alternance de ces épisodes. 

 

Plusieurs études lui donnent raison. Celles-ci ont établi un lien entre la sieste et l’augmentation des performances cognitives et psychomotrice. Les personnes pratiquant la sieste seraientt ainsi plus dynamiques et créatives. « La sieste dure en moyenne quinze minutes, sa durée dépend des besoins de chacun. Mais il faut privilégier des siestes courtes, car s’endormir plus longtemps provoque un réveil difficile et parfois même des insomnies les nuits suivantes », met en garde Eric Mullens, médecin généraliste spécialiste du sommeil et membre de la Société Française de Recherche et Médecine du Sommeil (SFRMS) et de l'American Academy of Sleep Medicine (AASM).

 

 

 

 

« Ce n'est pas la sieste qui est importante, c'est le manque de sommeil qui est dangereux »

 

 

La somnolence due à un manque de sommeil reste problématique chez les Français, dont le temps de sommeil moyen est de 6h55. Plus grave, ils sont un tiers à dormir moins de 6 heures. C'est ce que révèle l'enquête parue à l'occasion de la 14e journée du sommeil (qui s'est tenue le 28 mars dernier). Pour le docteur Eric Mullens, c'est un véritable problème : « il a été démontré en 2012 par la Haute autorité de santé que dormir moins de 6 heures durant la nuit pouvait entraîner des complications du type dépression, hypertension ou même diabète. » 

 

Pour ce spécialiste du sommeil, la sieste n'est toutefois pas le remède miracle : « C'est le manque de sommeil qui peut présenter un impact grave. L'individu perd en attention et commet des erreurs. La sieste vient uniquement corriger ça. Ce n'est pas la sieste qui est importante en soi, c'est le manque de sommeil qui est dangereux » complète-t-il.

 

 

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Résultat : certains employés ressentent de la fatigue pendant leur journée de travail. Selon l’Institut national du sommeil et de la vigilance, 19% des salariés français avouent s’assoupir en cachette au bureau.

 

Parmi eux, Richard. Ce jeune homme de 25 ans est responsable des agents-facteurs à La Poste. Il travaille entre 6 heures et 14 heures. Mais dormant souvent peu la nuit, il connaît un coup de barre vers 11 heures. Quand la fatigue le submerge, il décide alors de se reposer à l’abri des regards. Où ? « Aux toilettes ! », confie-t-il. « Travaillant en open space, je ne peux pas m’endormir devant mes collègues. J’ai donc du trouver un endroit où être seul pour m’endormir une vingtaine de minutes », explique le jeune homme. Pour lui, cette micro-sieste est bénéfique. Il se sent plus efficace et moins stressé après s’être reposé. 

 

Dans une étude réalisée par le cabinet de recrutement luxembourgeois Robert Half, et rendue publique au mois de juillet 2014, 17 % des directeurs ou responsables administratifs et financiers estiment qu'une sieste d'au moins 20 minutes est acceptable et 47 % d'entre la considèrent comme envisageable. Pour le docteur Eric Mullens, « peu importe si on dort ou non, 20 minutes de repos suffisent, à partir du moment où l'on déconnecte totalement. » Dans les faits, des grandes sociétés ont oeuvré, comme Google qui a installé un espace de relaxation pour ses salariés.

 

De rares initiatives en France

 

La pratique de la sieste au travail reste pourtant marginale en France. Quelques entreprises ont décidé de franchir le pas. Fin 2013, la société de fabrication de produits biologiques Léa Nature (450 salariés), installée à Périgny dans la banlieue de la Rochelle, s’est ainsi convertie à la sieste. Un espace lui a été dédié. « Il s’agit d’une salle « zen » composée de quatre transats accompagnés de matelas. Le sol est en parquet, l’atmosphère tamisée, la lumière douce, comme la musique. Tout cela pour favoriser le repos », décrit Mireille Lizot, responsable du service de communication.

 

L’entreprise compte 64% de femmes. Parmi elles, des jeunes mamans et des femmes enceintes. Dormant peu la nuit, celles-ci ont besoin d’un temps repos à leur travail, elles ont donc émis l’idée d’une « salle zen » au sein de leur entreprise. Ce projet a été facilement accepté par les comités de direction et d’éthique de l’entreprise.

Ainsi, pendant quinze minutes, les employés du Léa Nature ont le droit de se reposer dans la pièce dédiée à la sieste. « Mais ce repos est compté dans leur temps de pause. On ne paie pas nos salariés à faire la sieste », se défend Mireille Lizot. L'entreprise a constaté les bienfaits de l’installation de « la salle zen ». Après leur  repos, les employés sont plus efficaces. Seule difficulté : la pièce est excentrée, tous les salariés n’y ont donc pas accès ou alors doivent marcher longtemps avant de l’atteindre. 

 

D’autres sociétés françaises ont également aménagé une salle de repos au sein de leur entreprise. Notamment Novius, une agence lyonnaise de création de sites web. Son PDG, Anthony Martin-Bleton, en est l’instigateur. Dormant fréquemment à son travail, il a décidé de créer une salle de sieste. Cette pièce peut accueillir jusqu’à quatre employés. A Neuilly-sur-Seine, l’entreprise de conseil et d’audit Pwc (Pricewaterhouse) s’est également laissée séduire. Elle a créé une pièce baptisée « PwCool ». Au programme : détente avec des fauteuils relaxants et des massages.  

 

 

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La sieste encore taboue 

 

Reste que, toujours d'après l'étude pour le cabinet Robert Half, 36 % des interrogés estiment qu'instaurer un temps de repos au travail est « farfelu » et que ce choix « relève plus d'un jugement de valeur que d'une conviction arrêtée. » Pour Philippe Cabon, ergonome et chercheur à l'université Paris-V Descartes, « La sieste est encore trop souvent associée à la flemmardise» 

 

Cet avis est partagé par Nicolas Oliveau. Ce jeune homme a créé il y a cinq ans la société Sixta. Pour sensibiliser les entreprises aux bienfaits de la sieste. Elle donnait des conseils aux firmes pour augmenter leur productivité en agissant sur la fatigue et la somnolence des salariés. Elle réalisait également des audits au sein des entreprises afin d’y mettre en place la pratique de la micro-sieste. Sur demande, Sixta pouvait aussi aménager des espaces de repos (nommés siesteria) au sein des sociétés. « Cela ne coûtait pas très cher, une pièce de repos n’est pas quelque chose d’extravagant.  L’entreprise payait entre 1000 et 1500 euros », affirme Nicolas Oliveau.

 

Mais aujourd’hui, l’entreprise Sixta est « dormante ». « Il y avait des prestations de services mais pas suffisamment », déplore son ancien directeur.  Pour celui-ci, une des raisons de l’échec de son entreprise : « La sieste est encore aujourd’hui taboue en France. » Pourtant, Nicolas Oliveau ne met pas de côté la possibilité de relancer son entreprise, mais ce n’est pas à l’ordre du jour. Le jeune homme est optimiste. Il constate une évolution et une tendance à prendre de plus en plus au sérieux la sieste. 

 

Le droit à la sieste inscrit dans la Constitution chinoise

 

Car ailleurs, c'est tout à fait accepté. Globalisation oblige, la sieste au travail se généralisera peut-être aussi au sein de l’hexagone. En Chine, le droit au « xiu-xiu » ou « sieste » est inscrit dans la Constitution. En Australie et en Nouvelle-Zélande, la « gestion du risque fatigue »est prise en compte. Une étude menée auprès de routiers entre 2008 et 2011 montre que l'absorption de caféine réduisait de 63 % les risques d'accidents. Pourtant l'étude précisait que cela « devait être envisagé dans une stratégie saine de gestion de la fatigue. Les boissons énergisantes et le café ne remplacent pas le sommeil. »

 

Même si les pays européens apparaissent en retard dans ce domaine, certaines initiatives tentent d'inverser le processus. Ainsi en 2013, a ouvert en plein quartier de l'Opéra à Paris, un bar à sieste, où les nombreux employés de bureau qui peuplent le quartier peuvent venir se relaxer durant la pause déjeuner. Depuis, l'endroit ne désemplit pas et de plus en plus de PME ou de grosses sociétés comme Microsoft ont invité leurs salariés à s'y reposer. « Avec le temps, on note un gain d'efficacité chez les salariés, souligne Bruno Comby, et surtout notre état d'esprit est meilleur. Finies les petites frictions entre membres du personnel. C'est original mais faire la sieste permet aussi d'améliorer les relations humaines. » A condition de ne pas ronfler !

 

 

Julien Rebucci et Nicolas Erculiani

 

 

La sieste chez nos voisins européens

 

Conséquence de la crise économique, la siesta espagnole a vu son temps fondre comme neige au soleil. Dans une étude menée en 2009, seulement 16% des Espagnols déclarait encore la pratiquer. En Allemagne à l'inverse, son instauration semble se transformer en combat syndical. Pour rappel en 2010, la chancelière Angela Merkel avait tancé les pays d'Europe du sud au sujet de leur prétendu manque d'assiduité. Enfin, dans les pays scandinaves, le relaxation, la détente et donc la sieste font partie intégrante du mode des vie des habitants.

 

 

 

La sieste au bureau dépend du climat social de l'entreprise

 

« Pour dormir au travail, il faut une ambiance sereine au sein de l’entreprise », affirme Laurent Buob. Le PDG de l’entreprise Leblon-Delienne, spécialisée dans la fabrication de statuettes en résine à l’effigie des personnages de BD à Neufchâtel-en-Bray, témoigne de sa propre expérience. En 2006, revenant d’un voyage au Japon, où la sieste est courante, l’ancien dirigeant, Eric Delienne, a décidé de créer un espace de repos dans sa société. A la sortie de la cantine, la moitié de la quarantaine de salariés se précipitait vers le showroom dédié à la sieste, c’était un réel succès. Mais aujourd’hui, cette pièce n’existe plus. Leblon-Delienne a dû faire face à un plan social et a réduit ses effectifs de moitié. Son PDG actuel, Laurent Buob, a déposé le bilan et l’entreprise a été placée en liquidation judiciaire. Avec tous ces problèmes, la société a décidé de mettre fin à la pièce de repos. Pourtant, elle ne coûtait pas très cher à entretenir. « Mais l’ambiance au sein de l’entreprise était morose. Les salariés n’avaient plus envie de se reposer. C’est comme quand on est en surpoids, on n’a pas envie de faire de sports… », déplore Laurent Buob. Pourtant, le dirigeant de l’entreprise constatait de nombreux avantages à cette salle de repos : « Après leur sieste, les employés avaient plus d’énergie, plus de moral et devenaient donc plus efficaces ». 

 
 

 

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