Surcharge cognitive

Diane Samama & Roland Jouvent

Mener plusieurs actions de front représente à la fois un gain de temps et de productivité mais également une source d’épuisement pour notre cerveau. La société numérique dans laquelle nous évoluons et travaillons appelle pourtant à ce mode de fonctionnement qui se répand de plus en plus.

 

Nous sommes au quotidien en train de faire plusieurs choses à la fois, de manière quasi automatique et sans avoir l’impression de faire un effort de concentration ; nous parvenons en effet à réaliser certaines actions simultanées telles que marcher dans la bonne direction tout en discutant avec un ami, chanter sous la douche, boire un verre d’eau pendant qu’on écoute une conversation. Nous avons cette capacité de simultanéité pour certaines actions alors que pour d’autres, cela s’avère plus périlleux : regarder un match de football en faisant des mots croisés ou encore lire le journal pendant qu’on court.

 

Cette capacité à réaliser deux tâches à la fois ne nous fascine pas vraiment et ne paraît pas relever de l’exploit ; elle est cependant le fruit d’une organisation bien complexe. Il nous semble anodin de pouvoir regarder deux objets à la fois et pourtant certaines personnes ont perdu cette capacité dans une maladie heureusement rare appelée la simultagnosie. Il s’agit d’une incapacité totale à diviser son attention, du fait d’une lésion cérébrale qui empêche la vision de deux objets à la fois. Devant un dessin montrant une clé et une assiette, la personne voit soit la clé, soit l’assiette mais jamais les deux en même temps. Dans cette affection, si le médecin trace deux traits verticaux côte à côte sur une feuille, le patient est incapable de les comparer pour déterminer lequel des deux est le plus long. Mais si ces deux traits sont reliés par un troisième horizontal pour former un U, le patient arrive à faire l’exercice. La simultagnosie est considérée comme un trouble de l’attention ; elle met en évidence la difficulté pour le cerveau à porter son attention sur deux objets à la fois ou à réaliser deux actions à la fois.

 

La garantie du bon fonctionnement attentionnel n’est donc pas si simple et elle a un prix ; celui d’une consommation énergétique importante pour notre cerveau. Qui n’a jamais ressenti, de manière ponctuelle, des troubles attentionnels dans des moments de fatigue ? Rater la sortie de l’autoroute qu’on prend tous les matins, ou décrocher d’une conversation en sont des illustrations classiques. Ces exemples montrent à quel point il est difficile de prêter attention à deux choses à la fois ; si je pars dans des pensées amusantes ou anxiogènes pendant que je conduis, je vais très probablement rater la sortie. Tout serait une question de programmation. Notre cerveau a cette capacité de programmer une simultanéité attentionnelle mais il peut également se trouver dépassé par ce qu’on lui demande et ce d’autant plus dans la société numérique qui fait de nous des « attentifs divisés ». Nous nous retrouvons parfois en phase de surchauffe cognitive avec tous les appareils qui sollicitent notre cerveau. Les limites de notre système attentionnel sont pourtant repoussées par les nouvelles technologies qui nous amènent à diviser notre attention afin également de satisfaire notre envie de gagner du temps. Internetsollicite en effet au quotidien nos performances de « basculeurs attentionnels ». Lorsque j’allume mon ordinateur et que je lance une session, j’ai la formidable possibilité d’ouvrir plusieurs fenêtres en même temps et de passer de l’une à l’autre même si elles n’ont aucun lien entre elles. Cet exercice demande à notre programmateur exécutif (notre mémoire de travail) de grands efforts : il doit garder en veille les informations de la fenêtre 1 pendant que je découvre la fenêtre 2 et que j’anticipe sur l’ouverture d’une troisième fenêtre qui étayerait ma recherche. Cette sollicitation quotidienne par Internet de successions d’engagements et de désengagements attentionnels a évidemment un coût énergétique. Le cerveau peut se mettre à « ramer », comme le ferait un ordinateur à qui l’on demanderait d’ouvrir trop de fenêtres simultanément. Notre cerveau a ses limites en tant que « robot multifonctions ». Sa fonctionnalité cognitive de division de l’attention peut nous aider à satisfaire notre envie de gagner du temps en faisant plusieurs choses à la fois mais ce jusqu’à un certain point. D’autres expériences que nous vivons au quotidien se sont multipliées depuis l’avènement des nouvelles technologies : une alerte e-mail pendant une conversation, le téléphone qui sonne pendant un dîner en tête-à-tête, un message Twitter pendant le cours d’histoire. Notre attention doit de plus en plus s’astreindre à basculer entre différentes tâches et à ne plus rester engagée durablement dans la même tâche. Faut-il pour autant accuser les nouvelles technologies que nous avons façonnées et utilisons pour répondre à nos exigences de nouveauté et de découverte ? Sont-elles responsables de notre fonctionnement en zappeurs permanents ?

 

Programmer notre attention pour qu’elle réponde à cette bascule attentionnelle devient une exigence nouvelle qui est en rupture avec l’éducation classique d’une attention soutenue et durable. Face à nous et à nos capacités de programmation limitées, l’ordinateur n’a quant à lui pas de limites et peut effectuer cette bascule attentionnelle au gré de notre éparpillement. On peut se retrouver à avoir ouvert 15 fenêtres en même temps, ou bien à écrire un mail à un ami tout en mettant à jour son curriculum vitae, l’ordinateur n’y verra pas d’inconvénient. Ne saturant pas lui-même et ne cherchant pas à savoir quel est l’état de notre programmateur attentionnel, il ne nous avertira pas en nous demandant « ça va, vous suivez ? » comme le ferait un professeur de mathématiques voyant nos yeux écarquillés devant les fonctions affines. Ce rôle de régulateur attentionnel ne peut être le fruit que de notre propre cerveau ; l’ordinateur n’a en effet pas la capacité de s’adapter au fonctionnement humain et encore moins aux variations individuelles de capacités cognitives. Il ne saura pas déterminer si un individu peut gérer 3 ou 10 actions à la fois. L’ordinateur, universel par définition, ne pourra pas s’adapter aux capacités de son utilisateur principal, il ne se créera pas la même complicité qu’entre un jockey et son cheval de course. La division de l’attention, prégnante dans notre société du numérique, tend donc à déréguler notre attention, à la surcharger, sans qu’il soit possible d’envoyer des alertes de surchauffe de notre cerveau. Malgré la multitude de procédures dont est doté notre cerveau, il peut parfois se retrouver démuni devant la vitesse et la performance de l’ordinateur. La sollicitation permanente de diviser notre attention s’est accrue depuis l’avènement du numérique et nous en faisons (si ce n’était pas déjà fait) un nouveau mode de vie qui correspond aussi à l’évolution de la société. Nous devenons de plus en plus des êtres qui se divisent, se partagent, et deviennent multitâches.

 

Avant l’émancipation féminine, l’homme et la femme avaient en effet chacun et chacune des tâches entières : l’homme partait à la chasse du gagne-pain et la femme garantissait le bon fonctionnement du logis. Nous sommes depuis quelques années beaucoup moins cloisonnés dans des tâches distinctes. La femme ne doit plus seulement prêter attention à l’état de cuisson du gigot mais elle doit également s’assurer qu’elle a bien préparé la réunion du lendemain. L’homme doit aussi s’inquiéter de considérations qui lui étaient jusqu’alors inconnues comme le niveau restant de lait et de couches.

 

Le partage, la division, est devenu un mode de vie auquel notre fonctionnement cognitif doit faire face. Il faut parvenir à diviser son attention mais aussi prendre garde à ne pas se retrouver submergé par trop d’informations impossibles à gérer en même temps. Toutes ces questions de coût énergétique et de gestion de l’information doivent être prises en compte et être soigneusement pesées par chacun d’entre nous afin de ne pas basculer vers des états dépressifs ou anxieux liés à une saturation de notre système cognitif. Comme nous l’avons vu, les outils technologiques ne nous garantissent pas cette régulation et même si notre cerveau a le mode d’emploi lorsqu’il faut répondre à un appel pendant qu’on lit un e-mail, il ne faudrait pas abuser de sa souplesse et laisser parfois nos connexions neuronales ne pas s’envoyer des messages dans tous les sens mais suivre le chemin d’un long fleuve tranquille.

 

Article issu du « Dictionnaire des Risques Psychosociaux » (dir. par Ph. Zawieja et F. Guarnieri), par Diane Samama et Roland Jouvent.

 

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